samedi 22 octobre 2016

Voyeurisme et femme-poisson (Stoskopff, épisode 5)


Je poursuis ma série d'articles sur les tableaux de Stoskopff, encore avec un poisson, une carpe, comme dans l'épisode 3, mais vivante cette fois.

Nature morte au réchaud, aux piverts et au baquet, 54,5 x 73. Bâle, Kunstmuseum, vers 1630-1640.

Sur une table en bois dont on ne voit pas les extrémités, face à un fond noir (toujours la même table, toujours le même fond) sont posés trois objets.
A gauche, un artichaut exalte discrètement mais sûrement sa perfection géométrique, qu'il révèle en s'ouvrant doucement au terme d'une lente cuisson au-dessus d'un réchaud rempli de braises rouges.
Puis, deux piverts morts, arborant les mêmes couleurs que le réchaud et l'artichaut : gris chaud tirant sur le vert, rouge sombre et éclats de blanc lumineux. Le premier pivert semble endormi, tandis que le second se donne visiblement en sacrifice, montrant au spectateur les plumes plus douces et blanches de sa gorge offerte et laissant sa tête dépasser juste au niveau de l'arête de la table, attendant le couperet qui viendrait la trancher.
Mais notre œil est irrésistiblement attiré par l'énorme figure claire qui occupe les deux tiers de la composition. Un baquet de bois blanc, clair, propre, sans tache, directement sorti de l'atelier du tonnelier, dépasse assez largement de la table, sans susciter pourtant d'impression de déséquilibre, car il s'impose dans le tableau, comme doué d'une force propre. L'eau contenue dans le baquet est pure, propre, transparente. On ne la distinguerait presque pas de l'air si le peintre n'y avait marqué l'ombre du côté opposé du baquet, ainsi que deux fins, presque imperceptibles liserés blancs, reflets de la lumière d'une fenêtre invisible dans le tableau. C'est là que repose une carpe vivante.
Tout ce qui précède, le fond noir, la table droite, l'artichaut cuisant, les piverts morts, le baquet neuf, et l'eau limpide, tout cela n'est qu'un écrin pour cette carpe. Longue, bien en chair, mais gracieuse et souple, elle flotte, indolente, donnant paresseusement quelques coups de ses nageoires ouvertes pour tourner dans cette prison lumineuse. Ses écailles, rendues avec minutie, épousent la rondeur de son corps en un dégradé : sombre sur le dessus, il atteint à l'approche du ventre une telle brillance que l'on croirait à une source de lumière au fond du baquet. A son œil noir ovale semble répondre un autre ovale noir, celui de la poignée de droite du baquet. Un œil aussi ? J'y viens...
Cette carpe si sensuelle qui s'offre à la vue du spectateur dans ce baquet rempli d'eau n'est pas sans évoquer un corps féminin. Nous l'avions déjà vu avec la carpe de l'épisode 3, même si celle-là était morte. Mais cette fois-ci, ce n'est pas seulement un corps féminin que m'évoque la carpe, mais aussi un motif célèbre, dont la peinture (d'un tout autre genre que celle de Stoskopff) se délecte, celle de la femme surprise au bain. L'interdit (le « tabou », pourrait-on dire) qui pèse sur la vision de la femme nue au bain par un homme est un motif ancestral : on le retrouve, je pense, dans les rituels et les légendes de presque toutes les civilisations. Je me limiterai à quatre exemples, les plus fréquents dans l'art de l'Europe occidentale du Moyen Âge et des débuts de l'époque moderne, et que Stoskopff – évidemment – n'ignorait pas.

  • Dans la mythologie gréco-romaine, Actéon, pour avoir vu la déesse Artémis (Diane) se baignant nue, est aussitôt mis à mort, transformé en cerf et dévoré par ses propres chiens.

  • Dans la Bible (Ancien Testament), David surprend Bethsabée nue au bain : ce n'est pas le voyeur qui subit le châtiment, mais celui-ci est reporté sur le mari de Bethsabée, envoyé au combat pour y mourir et pour que David puisse épouser sa femme.

  • Encore dans la Bible (Ancien Testament), deux vieillards, qui ont espionné la jeune Suzanne nue au bain et l'ont accusée d'adultère pour se venger de sa froideur, sont confondus par Daniel et condamnés à mort.

  • Enfin, trois célèbres romans du Moyen Âge, des XIVe et XVe s., les deux premiers en français et le troisième en allemand, racontent l'histoire de la fée Mélusine : son époux le comte de Lusignan l'espionne par un trou de la porte tandis qu'elle prend son bain nue, et il découvre ce qu'il était interdit de voir et de savoir : le bas de son corps est en forme de dragon, de serpent, de poisson (variantes de la même monstruosité) ; la fée quitte son mari, retire sa protection sur le pays et jette sa malédiction sur toute la descendance des Lusignan.

Diane et Actéon, peints par Giuseppe Cesari, 1602-1603

Bethsabée au bain, peinte par Jean Bourdichon dans les Heures de Louis XII, vers 1498-1502

A propos, retenez bien ce nom de Jean Bourdichon : c'est une autre de mes découvertes récentes, et je vous en parlerai bientôt !

Suzanne et les vieillards, peints par Tintoret, 1555

Mélusine surprise par le comte de Lusignan, peints dans un manuscrit du Roman de Mélusine de Couldrette, BNF Fr 24383, XVe s.

Alors, que pensez-vous de la ressemblance ? Ne trouvez-vous pas comme moi que cette carpe est une femme au bain ? Regardez bien la dernière image : la cuve dans laquelle se baigne Mélusine ne ressemble-t-elle pas étrangement au baquet de notre tableau ? J'aurais même pu vous montrer une autre illustration où Mélusine se baigne dans une cuve comportant deux anses façonnées exactement de la même manière que celles du baquet. Et, de la femme à moitié dragon à la femme entièrement poisson, il n'y a qu'un pas ! Elles ont la même queue couvertes d'écailles en dégradé...
Mais, me direz-vous, il manque le voyeur ! C'est ce que vous croyez... Moi, je compte de nombreux voyeurs...
D'abord, les piverts. Eh oui, que sont ces piverts (ou ce poulet, dans une variante de ce tableau), si ce n'est des voyeurs punis d'avoir transgressé l'interdit ? Pour Actéon, j'ai choisi un tableau où le voyeur est en cours de transformation ; mais certains peintres ont choisi de le représenter encore homme entier ou déjà cerf entier. Pourquoi les piverts ne seraient-ils pas le résultat de l'infortunée métamorphose suivie de mort de deux voyeurs venus ensemble (comme les deux vieillards de Suzanne) contempler la carpe-femme nue ?
Ensuite, cet œil, que j'ai laissé tout à l'heure en suspens ; cet œil formé par le trou rond de l'anse creusé dans le bois, ne vous rappelle-t-il pas un autre trou ? Le trou dans la porte en bois de Mélusine, eh oui ! Pourtant on ne voit rien derrière le baquet, on ne voit pas le voyeur coller son œil au trou ou, si ce trou est lui-même son œil, on ne voit que l’œil de ce voyeur. Il est invisible, en effet, mais il est là, tapi dans l'obscurité épaisse du fond noir de Stoskopff. Et c'est sans doute lui, le peintre lui-même, qui se cache derrière cet œil.
Enfin, le dernier voyeur... c'est nous, bien sûr ! Nous qui sommes le voyeur principal dans les tableaux ci-dessus représentant les femmes au bain, où, tandis que David ne voit Bethsabée que de loin et de dos, que les vieillards se contorsionnent derrière une haie malgré leurs rhumatismes pour apercevoir un orteil de Suzanne, que le comte de Lusignan ne voit la scène que d'un petit trou, le peintre nous offre à nous une vision large et sous le meilleur angle de l'objet de leur concupiscence ! Je me prends à rêver que Stoskopff fait de même, et que c'est à dessein qu'il nous offre cette vue plongeante sur la belle carpe-femme, qu'il avance le baquet au-delà du bord de la table, qu'il l'éclaire comme par un projecteur : tout cela est pour nous !
Cadeau offert sans contre-partie ? Non, car nous sommes nous-mêmes observés, à la fois par l’œil de la carpe, objet de notre vue, et par l’œil du peintre (à travers le trou), dans un jeu étourdissant de miroirs qui finit par nous mettre mal à l'aise, et par nous faire baisser le regard, enfin ! Le peintre a gagné, à ce jeu-là !



7 commentaires:

  1. Petite contribution sur le symbolisme du poisson.
    Quand, dans les luttes qui les opposèrent, les hommes se virent comparés par les femmes à un océan d'erreurs, un déluge éteignant toutes les lumières de l'Esprit, continuant eux-mêmes ironiquement le symbolisme, ils se comparèrent à des poissons.
    Et ce nouveau symbole ichtyologique va jouer un grand rôle dans les mythes religieux. On mettra le poisson dans le Zodiaque et dans les constellations.
    Ce poisson devint par la suite un monstre marin, représentant le grand persécuteur, le grand oppresseur de la Femme.
    C'est le crocodile égyptien, ouvrant une gueule immense, dans laquelle s'engouffrent les Yonijas (les féministes), à l’instar du grand Léviathan de la Bible. Puis le symbole, après avoir subi l'amplification de l'imagination orientale, s'amoindrira dans les esprits vulgaires, et le monstre deviendra une baleine et les Yonijas deviendront Jonas.
    Pendant que les Féministes deviennent « un homme », les hommes, changeant, dans un autre sens, le sexe de la Femme, arrivent à la symboliser, elle, par le poisson. C'est ainsi qu'on arrive toujours à renverser les rôles. Il était difficile, cependant, de ne pas mettre la Femme sur l'eau, elle qui avait toujours été l'Emergente. Cette figuration était trop avancée dans les esprits pour disparaître complètement. On arrangea les choses, on en fit une amphibie, une Déesse dont la partie supérieure du corps émerge, mais dont la partie inférieure plonge dans l'Océan, et c'est un symbolisme qui représente dans la Femme l'Esprit en haut, la vie animale en bas.
    Tout l'Orient a représenté la Femme sous cette figure bizarre : un corps de Femme terminé en queue de poisson. La Dercéto des Phéniciens, la Vénus d'Aphaca et toutes les Vénus orientales sont ichtymorphiques, l'Oannès des Phéniciens aussi, ainsi que Vishnou s'incarnant en poisson.
    Les sirènes étaient aussi des femmes émergeant de l'eau et dont la moitié inférieure avait le corps d'un poisson. Peut-être parce que, dans la lutte de sexes, l'homme les avait attirées à lui et plongées avec lui dans l'océan de l'erreur. C'est peut-être pour cela que, dans le langage vulgaire, on garde cette expression « se terminer en queue de poisson » pour indiquer une chose qui finit mal, comme a fini la puissance féminine.
    La sphinge des Egyptiens, forme ridiculisée du sphinx qui avait représenté l'Esprit féminin dans son plus pur rayonnement, « l'influx d'Isis », se termine aussi en queue de poisson. C'est donc à tort qu'on a dit que les Egyptiens n'avaient pas de déluge dans leurs traditions ; seulement, ils ne l'expliquent pas par un cataclysme physique, mais lui laissent sa signification symbolique d'un bouleversement moral.
    Mais la réaction qui profane tout en fit la sphinge représentant la femme avilie par les mauvaises passions masculines qu'on lui attribue.
    Quand l'homme prend ainsi la place de la Déesse, que devient la Femme ? Elle est mystifiée, et alors, pendant qu'on donne à l'homme le rôle de la Femme, on donne à la Femme le rôle de l'homme pour la narguer, c'est ainsi qu'on donne à Myriam, le jour de sa fête, le 1er avril, un poisson (le poisson d'avril), symbole de l'homme dans l'eau (les eaux de l'ignorance et de l'erreur).
    Si, dans la légende écrite par Philon, on fait de Moïse un enfant « sauvé des eaux », c'est pour rappeler ce symbolisme.
    Du reste, tous les grands hommes étaient présentés comme « sauvés des eaux » : tels sont Romulus, Cyrus, Œdipe. Le panier d'osier de Moïse, c'est la corbeille de roseaux dans laquelle le jeune Horus flotte au milieu des fleurs de lotus.
    Cordialement.

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  2. Tous ces symboles de femme poisson sont là où vous les évoquez, je suis d'accord avec vous.

    J'ajouterai aussi, parce que le sujet me tient à cœur comme vous pouvez le voir à travers d'autres articles de ce blog, que ce poisson est parfois montré comme un dragon. C'est le cas avec Mélusine qui, bien qu'ayant un physique de sirène et pataugeant dans sa baignoire, est bien désignée comme dragon, et non poisson, dans le roman de Jean d'Arras, et représentée comme telle par exemple sur l'enluminure reproduite dans cet article. Même chose pour les vouivres, ces étranges fées franc-comtoises, qui sont des femmes dragons, mais qui se baignent dans les rivières. Et enfin ma chère sainte Marguerite, souvent évoquée ici, émerge vivante et pure du ventre d'un dragon : son aventure rappelle celle de Jonas, que vous évoquez, et aussi toutes ces déesses proche-orientales que vous évoquez aussi, qui étaient souvent représentées émergeant d'un coquillage ou en lien avec une perle, or Margarita signifie "perle" et sa légende est issue de ce même Proche-Orient. Plus de détails dans cet article : http://cheminsantiques.blogspot.fr/2015/05/de-semiramis-sainte-marguerite-en.html

    Pour finir, ce que j'aime dans la peinture de Stoskopff, c'est justement que rien de ce que j'évoque ni de ce que vous évoquez n'y est explicite. On peut très bien passer devant et n'y voir qu'une bête carpe dans une cuisine. Tout est dans l'implicite. Certains lecteurs me rétorqueront que rien ne me prouve que Stoskopff avait pensé à tout cela. Rien ne me le prouve en effet, et je ne prétends pas l'affirmer. Toutefois, tous ces symboles étaient bien plus présents pour les hommes du XVIIe s. que pour nous, ne serait-ce que par la lecture de la Bible (Stoskopff était protestant). Je reste donc persuadée que, consciemment ou inconsciemment, il avait tous ces symboles à l'esprit quand il peignait. Et quand bien même ce n'eût pas été le cas, c'est aussi la force des grands artistes d'être capable de susciter chez leurs spectateurs tant de fantasmes remontant aux premiers temps de l'Humanité et de la civilisation...

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  3. Nous trouvons dans la tradition celtique le souvenir de sept Fées qui présidaient aux jours de la semaine. Ce sont :
    1°) La Fée Morgane.
    2°) Mélusine, la fée de Lusignan.
    3°) Viviane, la dame du lac, la bonne Fée de l'ordre et des forêts, la protectrice des chevaliers.
    4°) Mélanie, la fée aux cheveux d'or.
    5°) Urgèle, la rêveuse, au front ceint de fleurs champêtres.
    6°) Alcine, l'enchanteresse (Elle représente le jour du Sabbat).
    7°) La Dame Abonde, la douce messagère.
    La légende nous dit que durant six jours elles apparaissent sous la figure d'une jeune femme richement parée, mais, en expiation d'un crime ancien, elles étaient condamnées à se changer en vipère le jour du Sabbat. Il était dit qu'on ne pouvait sans danger la contempler sous la forme reptilienne (sexuelle), mais elle était clémente les autres jours.
    Le Sabbat, c'était le jour de l'union. Alcine l'enchanteresse qui y présidait est dite la sensuelle, qui donnait à boire, aux chevaliers que ses charmes captivaient, un philtre magique qui leur ôtait toute résolution, ou les changeait en rocher (Prométhée).
    Ceci prépare l'histoire de la chute dans le péché, la légende de la femme tentatrice, et aussi toutes les accusations portées contre les sorcières qui vont au Sabbat.
    Cordialement.

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  4. Comme d'habitude, vous mélangez un peu tout ! Mais cette histoire des sept fées est très belle et me plaît !

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  5. Tant mieux que cette Histoire vous plaise.
    Poussez plus loin, et vous comprendrez que toute l'Alchimie est née d'un renversement et de toute cette confusions introduite dans la signification du symbolisme antique que l'on retrouve dans l'oeuvre de Stoskopff.
    "La grande vanité", dans toute sa simplicité, en est pour moi la forme la plus représentative.
    A bientôt peut-être.
    Cordialement.

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  6. Etes vous un alchimiste ou c'est juste un pseudonyme qui traduit simplement de l'intérêt?

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  7. A propos de cet article, voir l'article suivant (http://cheminsantiques.blogspot.fr/2016/11/croisements-de-regards-en-eaux.html)
    qui évoque un ancien article d'il y a sept ans sur un thème proche quoique inversé :
    http://cheminsantiques.blogspot.fr/2016/11/croisements-de-regards-en-eaux.html

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